Danse des 5Rythmes©

Octobre 2021

Je participe à une session de danse des 5rythmes à Vevey, appelée Magical Mornings avec Joyce[1], entre 10h30 et 13h00. J’arrive à l’entrée de l’immeuble, un bâtiment en béton sobre, dans un quartier périphérique. Deux personnes sont déjà là, elles rient aux éclats, deux amies. Je les salue. Elles me répondent : « tu vois on rit ici, parce que dedans c’est plutôt … calme… enfin c’est silencieux ». Je comprends par-là qu’elles sont habituées du lieu. L’espace de danse est à l’étage. Il est partagé avec un « sonothérapeute » qui fait de la « musique spontanée » et d’autres techniques thérapeutiques holistiques.  

Ici un espace bienveillant pour la danse en conscience, la musique méditative, le chant sacré et la créativité dans le cadre du développement personnel.

On lit ces mots à l’entrée de l’espace. L’entrée est spacieuse, il donne sur une cuisine, et d’autres pièces dont une grande salle circulaire, lumineuse – grandes fenêtres et paroi végétalisée. À l’entrée, des dépliants et cartes de visite dont disposées pour le public. (…) Je distingue à nouveau les deux amies : « bon… de quelle humeur je suis aujourd’hui… quelle humeur je vais danser » ; « je ne sais pas trop quelle tenue me mettre… j’en ai pris plusieurs, mais pour cette danse je crois que je vais mettre ça [elle désigne une jolie robe noire] ». Une légère gêne m’envahit, je n’ai pris que mon training 2e main et sweat-shirt usé. Je rentre dans la salle. L’enseignante, Joyce, est derrière sa table de mixage. Elle danse sur place sur un son électronique de type New Age [style musical apparu dans les années 60-70], qu’elle mixe elle-même. Vêtements amples, paillettes aux paupières, elle affiche un sourire enjoué, Joyce est anglophone. Au sol, un jeu de Tarot. « Le tarot zen d’Osho »[2], une carte est déjà retournée, « ripness » (maturité), la page du livret d’interprétation est ouverte sur ledit mot. Une odeur de bois fumé, le Palo Santo, encense l’espace. Je m’assieds, ne sachant pas trop quoi faire. Une femme marche silencieuse dans la salle, s’étire un peu, contemple l’automne en couleur – la vue est panoramique.

Peu à peu, les danseurs arrivent, saluent Joyce par une étreinte, certains se connaissent, d’autres viennent pour la première fois. Les familiers se déchaussent, j’en déduis qu’il faut donc danser pieds nus. La paroi est décorée type Halloween – toiles d’araignées, figurines de serpents en plastique, fausses mains, et bougies artificielles. Au centre, une image de Joyce souriante, avec Gabrielle Roth, la fondatrice de la danse des 5 Rythmes® à New York dans les années 70-80, et son compagnon. Quatre bougies cernent l’image mythique. Sur la droite, on observe une statue en bronze de Shiva. La session débute vers 10h30 – nous sommes toutes présentes. Je dis « toutes », car il n’y a pas d’homme. Un seul homme nous rejoint par la suite, celui-là même qui coordonne les inscriptions.

Nous sommes une douzaine. Parmi nous, il y a quatre femmes entre env. 45 et 60 ans, les autres entre env. 30 et 40 ans. Joyce nous guide pour un échauffement, qui en fait, et je le réalise plus tard, est une longue mise en corps. Très vite le tempo accélère. C’est désarmant. Au micro, Joyce nous guide d’une voix confiante. Le mot d’ordre est « respire »[3]. Elle enchaîne ainsi: « laisse parler ton corps, laisse-le s’exprimer, mets ta tête en sourdine ».  Suit une série d’énoncés, le corps au cœur du propos : « imagine que tu relaxes tes dents ; respire dans tes dents ; fais respirer ta colonne vertébrale ; ouvre ton espace intérieur ; lâche prise ; trouve ta sécurité dans ton corps ; laisse tes pieds parler, parfois il est préférable de suivre ses pieds ; ton corps ne ment pas ; respire dans tes pieds, respire dans ton épaule ; laisse le corps parler, il sait ; laisse les pensées de côté ; la tête est toujours soit dans le passé soit dans le futur, le corps est ici dans le présent ; respire dans tes hanches, créer de l’espace ; chaque danse est unique ; sens là où il y a de la résistance et danse avec ».

Les danseurs jouent avec ces images, les mettent en corps. L’une prend son temps avant d’entrer dans la danse, recroquevillée dans sa bulle, tantôt allongée (les mains sur le ventre), tantôt debout en mouvements méditatifs, en dépit du rythme rapide de la musique. Tandis qu’une autre est déjà dans un style de danse clubbing. Elle nous invite à nous asseoir en cercle : « on va jouer avec les parts d’ombre et de lumière de chaque rythme de la vague ».  Au centre, Joyce fait une séquence de « fluide », qu’elle associe à un « rythme féminin », tout en précisant « qu’il ne s’agit pas le de féminisme, mais de se mouvoir avec fluidité et d’être réceptif ».

« On suit tellement de règles à l’extérieure, il faut lâcher prise ici, être soi-même, ne pas se préoccuper du jugement ou du on doit ». « C’est à propos de trouver son mouvement authentique » dit-elle. (…)

Après avoir expliqué tous les rythmes, Joyce nous invite à « danser la vague », commençant par le fluide. Je me laisse porter par un flux de mouvements, j’essaie de suivre les indications, de suivre le flot et lui être réceptif, même si ça reste abstrait. Au micro, Joyce dit (à la deuxième personne): « laisse couler, ne retient pas ». Et nous demande s’il y a des résistances, « si oui : dans quelle partie du corps ? Il faut couler avec, danser avec, aller par le mouvement à travers la résistance, ne pas bloquer l’énergie ».

La transition vers un autre univers musical laisse entendre qu’on se trouve dans le Staccato. L’assemblée s’agite avec des mouvements plus structurés, des gestes droits, rectangulaires, certains frappent des pieds violemment, d’autres produisent des formes carrées avec les bras. On glisse alors vers le chaos, vers une longue séquence de désordre, où il s’agit de se secouer de manière désarticulée. Certains courent, d’autres émettent des sons ou sautillent en traversant salle. On passe de l’afrobeat électronique à des chansons de Michael Jackson Heal the World. Joyce nous demande « de tout lâcher, nos peurs, on n’a pas besoin de retenir les vielles choses, de les garder dans le corps, le corps garde tout, il faut l’alléger ». Elle nous demande d’inspirer et souffler vigoureusement (inhale and exhale, let it go !).

Les danseurs sont concentrés, dans leur bulle individuelle, le regard vers l’intérieur. Je croise en réalité peu de regards. Joyce met alors une musique type Halloween, semi-effrayante, cocasse, avec des sons et rires curieux. Et dit : « on inspire trop, on oublie d’expirer – le corps n’aime la surcharge, il aime le vide, le rien, trouvez votre sécurité dans votre corps » (Find your security in your body, in your legs, in your feets).

On passe au lyrique, je ne reconnais pas le rythme. La transition n’étant pas simple, le chaos nous a fatigués. Certaines font des pauses, vont boire, ou tirent une carte du tarot d’Osho. D’autres s’allongent pour s’étirer ou méditent dos contre la paroi. La vague se disperse. La transition s’accélère alors vers quiétude, le dernier rythme. Les musiques sont plus tranquilles. Les danseurs roulent lentement au sol, se déposent, bougent doucement, occupent tout l’espace… jusqu’à l’inertie. Tout le monde est déjà allongé, presque statique, lorsque Joyce guide une dernière méditation basée sur la respiration (…) « soyez reconnaissant de ce corps » (be grateful that your body exists). Elle nous recouvre d’une couverture et répand de l’encens de Palo Santo. C’est le silence. Après de longues minutes, Joyce rompt le silence par le chant du bol tibétain, nous invitant à une « position fœtale », puis, à former un cercle au centre. Elle murmure : your body is where you find your security.

(…) Après la session, je sors et échange avec une participante d’origine belge, qui me dit avoir traversé la Suisse romande pour suivre ce stage avec Joyce, « qu’elle adore », car « il y en aurait un autre ailleurs qu’elle aime moins, mais c’est vraiment personnel… Joyce, tout ce qu’elle dit ou fait c’est tellement ça, ça raisonne complètement en moi ». Elle dit avoir longtemps été danseuse jusqu’à choisir, « avec l’âge », de continuer avec la « danse expression ». Je distingue à peine les autres discussions : « la session était géniale, tellement forte ! ». Certains la lisent sous l’angle du vécu, comme le signal « d’une nouvelle énergie » dans leur vie. D’autres décrivent des sensations, des images (d’animaux ou autres) vécues dans la session. On boit du thé, je salue Joyce vers 13h30.


[1] Par souci d’anonymat, le noms l’enseignante est fonctionnalisé.

[2] Bhagwan Shree Rajneesh, né sous le nom de Chandra Mohan Jain en Inde (appelé plus tardivement Osho), est un guru indien qui a fondé un nouveau mouvement religieux, le Rajneeshisme ou mouvement d’Osho. Il est l’initiateur de la « méditation dynamique ou active » Palmer (1992), une référence dans les milieux de danses ecstatics.

[3] Les expressions entre les guillemets – traduits de l’anglais au français – citent le discours de l’enseignante.

Dessins de ©Cosendai