La contact improvisation

Manéli Farahmand – La Contact Dance Improvisation (CDI) est “un art participatif, relationnel et corporalisé qui se situe en dehors des catégories classiques de l’esthétique”. C’est une danse basée sur le “mouvement et sa perception” (Himberg et al. 2018, p. 1).

La CDI fait partie de la famille des “danses improvisées collectives” qui impliquent au moins deux personnes et où la danse est “fondée et régulée par les différentes qualités du mouvement expérimenté ensemble” (ibid). Créée dans les années 1970, par le chorégraphe Steve Paxton aux USA, elle se veut initialement un jeu qui explore “sauts, chutes et collisions” (Bigé 2015, p.1). Elle devient, par la suite, une activité oscillant entre “danse sociale” et “performance” (ibid).

J’ai pu participer et observer plusieurs CDI. Lors des jams les danseur-e-s sont invité-e-s à se centrer sur eux-mêmes, leurs sensations, la perception des corps dans l’espace. Dans un second temps, et selon la volonté, ils/elles sont invité-e-s à contacter les autres corps par le toucher, ou par une autre forme de contact, le regard par exemple. La rencontre par le toucher comporte des micro-politiques: il y a la friction, le roulement de peau, le frottement de tissus, les slides, la collision, et d’autres encore. Elle peut se manifester par un balancier (un poids reçu ou donné), un contrepoids, un geste mimétique, un son, ou un souffle, un élan. La jam est guidée, mais le guide reste en arrière-plan. Elle se termine par un cercle de parole pour partager son ressenti.
L’espace-temps de la jam peut être alors analysé sous l’angle d’une séquence rituelle au sens de Segalen (1998), elle est marquée par des répétions de gestes et de codes reconnus collectivement, mais aussi par des schèmes de mouvement, et un langage collectif, qui dans le moment de la danse, s’approprie et se reformule, souvent de manière individuelle.

La CDI comporte aussi une dimension de contestation, analysée par R. Bigé comme un lieu du politique. Née USA dans les années 1970, et s’inscrivant dans la mouvance plus large dite de “pédagogie du mouvement”, la CDI exprime une lutte contre le “tabou social qui entoure le toucher” nous dit-il. Un tabou qui entraîne une “séparation spatiale” et de fait “une hiérarchie” entre les individus. Si à l’origine elle est conçue comme un “travail technique des danseur-e-s professionnel-le-s” (Mazzella, 2020, p. 30), son accès se démocratise petit à petit. Selon R. Bigé la CDI touche aujourd’hui un public large: handicapés moteurs et mentaux,danseur-e-s, thérapeutes, enfants, adultes de tout âge, non-danseur-e-s. Les hiérarchies classiques propres aux danses instituées y sont déconstruites, la logique de transmission y est horizontale: “il s’agit pour Paxton de proposer une forme de partage du mouvement qui ne soit pas fondée sur la comparaison que les danseurs auraient à faire entre l’image visuelle qu’ils reçoivent du chorégraphe et leurs propres mouvements” (Bigé 2015, pp. 3-4).

Steve Paxton l’affirme lui-même lors d’une interview en 1977: “le Contact Improvisation n’est pas un art-martial. (…) Sa philosophie d’enseignement est une philosophie de la douceur, où l’on admet qu’apprendre peut être joyeux (…) La douceur est-elle un moyen suffisant pour apaiser les ardeurs et pour montrer à l’enseignant comme aux étudiants où trouver un centre calme et équilibré, pour oblitérer le “je” hiérarchique (invitation à la guerre, Atlas contre Hercule) et pour exposer le Nous que nous formons ensemble avec les forces qui nous traversent” (Paxton 1977, pp. 6-7 – cité dans Bigé 2016).

L’accent est mis sur l’authenticité, le rythme intérieur, le plaisir, et l’autorité personnelle.

Références

  • Bigé, R. (2015). Sentir et se mouvoir ensemble. Micro-politiques du contact improvisation. In: Recherches en danse, 5, 1-16.
  • Bigé, R. (2016). Contact improvisation. Une bibliographie franco-américaine. In: Danza e
    Ricerca. Laboratorio di studi, scritture, visioni 8, 251-264.
  • Himberg, T. / J. Laroche / R. Bigé / et al. (2018). “Coordinated Interpersonal Behaviour in Collective Dance Improvistion : The Aesthetics of Kinaesthetic Togetherness”. In: Behavioral sciences 8, 23, 3-26.
  • Mazzaella di Bosco, M. Ethnographie d’un travail spirituel contemporain: Danses Libres en Conscience en Île-de-France (Danse des 5 Rythmes, Movement Medicine, Open Floor). Thèse de doctorat, Université de Paris Nanterre, sous la direction de Michael Houseman.
  • Segalen, M. (1989). Rites et rituels contemporains. Paris

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